Cécile

Les hommes font des pères, les enfants font des enfants, et les femmes font des familles

Mercredi 8 mars 2017, 8h35

Les journées du mardi – journées de la femme, comme ce 8 mars, ou journées parfaitement ordinaires – étaient, en réalité, toujours pour moi des journées particulières.

Elles marquaient le début de ces interminables semaines-tunnels qui s’étalaient du mardi matin (merci télé-travail) jusqu’au retour de Marc, le vendredi soir, entre 19h00 et 20h00, si tout allait bien et que la SNCF parvenait à faire son job et à me rendre mon mari sans afficher de retards déraisonnables.

Je me consolais naïvement, en me disant qu’il eut été beaucoup plus difficile de consentir à cette séparation dès le lundi, qu’au moins, le mardi, la semaine était entamée et la machine réamorcée. Le temps avait déjà commencé à s’étirer, et la sensation de son écoulement nous engourdissait un peu et nous aidait à oublier la peine de la séparation, qui se diluait dans les mouvements de la vie professionnelle.

En réalité, la particularité de ces mardis commençait même dès le lundi soir, au moment du dîner, que nous prenions invariablement chez mes parents, clefs de voûte – au moins logistique – de cette double-vie que nous avions choisi de mener. 

Joséphine dormait chez eux tous les lundis soir, ce qui me permettait de conduire mon mari à la gare le lendemain matin, et ce qui lui permettait à lui de chasser la fatigue de ces réveils très matinaux par la chaleur d’une longue douche, sans avoir à nous retrouver, dès 5h50 avec la petite sur les bras, qui finissait encore ses nuits trop tôt.

La rapidité avec laquelle Marc parvenait à se lever tous les mardis matin me rappelait à chaque fois que ce tunnel dans lequel nous entrions était quelque chose d’implacable, d’important, un passage douloureux au milieu du chemin de la semaine auquel il était strictement impossible de se dérober.

Je ruminais ce constat chaque mardi matin en m’accordant quelques minutes de répit, au lit, avant de conduire mon mari à la gare, la mort dans l’âme, et de me retrouver en tête à tête avec mon bébé, jusqu’au vendredi suivant.

Chaque mardi matin, c’était plus difficile de le voir partir, d’autant que j’avais appris à mes dépens que la communication par téléphone était très loin d’être son fort, et qu’il me faudrait attendre qu’il me revienne en chair et en os pour pouvoir le retrouver pleinement, voir même le lendemain de son retour, c’est-à-dire la veille de son départ.

Parce qu’il fallait nous réacclimater l’un à l’autre chaque semaine, réapprendre à nous synchroniser.

Marc n’aimait pas passer du temps au téléphone le soir, ni d’ailleurs à aucun autre moment.

Ce constat était bel et bien nouveau pour moi, malgré le fait que nous partagions nos vies depuis déjà près de 5 ans. Il avait essayé de m’expliquer ça, entre deux engueulades au téléphone, justement, lorsque je lui reprochais de s’éloigner de moi. Et il avait fini par réussir à me faire admettre qu’effectivement, nous n’avions jamais été confrontés à une quelconque forme d’éloignement.

Nous avions emménagé ensemble presque dès le lendemain de notre première rencontre à Paris, et on ne s’était jamais vraiment quitté depuis, jamais pour un temps plus long que quelques jours, si bien que je n’avais jamais eu l’occasion de découvrir qu’il n’aimait pas, comme moi, passer du temps au téléphone, à raconter des « niaiseries d’adolescent » comme il disait.

Il n’avait pourtant pas manqué de romantisme. Au début de notre relation, c’était lui qui m’avait dit très tôt « Je t’aime », en venant me serrer dans ses bras dans la cuisine de notre chambre de bonne du XVIème arrondissement de Paris. Et je lui avais presque ri au nez, malgré la réciprocité de mes sentiments.

La société m’avait appris qu’une femme devait être belle et libre, et qu’elle devait à tout prix se prémunir contre ce genre de lien qui enchaîne. 

Exactement le genre de conneries qu’on pouvait lire à longueurs de numéros dans la plupart des magazines féminins.

Je n’étais pas non plus habituée à ce qu’un homme n’ait pas peur d’assumer ses sentiments, si tôt. C’était contraire à l’air du temps, mais c’était pourtant ce que je désirais corps et âme, ce duo de chaque instant, que nous avions formé sans faille depuis le premier jour.

J’avais fini par comprendre, sans vraiment l’accepter, que – comme je voulais le faire quand nous étions ensemble le weekend et que je voulais que nous fassions mille choses avec lui – Marc voulait tout simplement, de son côté, rentabiliser ses soirées de parisien et profiter pleinement de ce temps libre, qu’après tout je lui jalousais un peu.

Il disait que la séparation était déjà suffisamment difficile comme ça, et qu’il fallait au moins qu’on essaie chacun de profiter de ce temps pour faire tout ce que l’on n’avait pas la possibilité d’entreprendre à deux, et maintenant à trois ! Faire du sport, aller au cinéma, voir nos amis, et que tout cela rendrait la séparation plus vivable.

La réaction de Marc était tout simplement typique d’un mec ! 

Seulement moi, avec mes réflexes de femme, et qui plus était de femme amoureuse, je me sentais incapable de profiter pleinement d’un quelconque temps sans lui.

Au-delà du fait que je n’avais gardé que quelques lointaines connaissances de l’Université à Nantes, le sentiment de la responsabilité que j’avais envers la tenue de notre foyer et le soin à apporter à notre enfant me maintenait sous une tension permanente qui m’interdisait toute forme de relâche.

En réalité, la seule à laquelle je parvenais c’était celle que je ne pouvais trouver qu’en présence de Marc, quand il prenait un peu le relais pour s’occuper de Joséphine, qui avait une affection sans borne pour son père qu’elle voyait trop peu, alors qu’elle apprenait de semaine en semaine ce que signifiait pour tout le monde ces dîners du lundi soir chez ses grands-parents.

Et même dans ces moments-là, lorsque Marc était pleinement redevenu le père de notre fille et qu’il me permettait le relâchement, je n’arrivais que très imparfaitement à me départir de cette identité de mère, que j’avais au fond une trouille bleue d’abandonner trop longtemps.

Je le jalousais un peu pour ça, lui qui semblait avoir tant de facilité à passer d’un état à l’autre, de sa masculinité à sa paternité, sans avoir besoin de transition. En réalité, je me sentais en sécurité dans cette peau de mère qui maîtrisait la situation, ou qui faisait au moins semblant de la maîtriser ; qui pensait à tout, à la place des autres, et souvent au mépris de la sienne, dans ce rôle de trait d’union, qui attache et qui complète, qui donne du liant et du sens, qui cherche et prend sa place au centre, là où tout le monde l’attend.

Les hommes font des pères, les enfants des enfants, et les femmes font des familles.

Seulement, si c’est invariablement sur elles que se concentrent toutes les attentes, ce n’est pas toujours vers elles, malheureusement, que convergent toutes les reconnaissances. Et ça, l’ingratitude ultime, intrinsèquement liée à ma fonction de mère du quotidien, j’avais l’impression de l’apprivoiser chaque jour un peu plus vite, la séparation aidant.

Même si c’était quelque chose que j’avais pu pressentir, quelque chose que chaque femme était en mesure de concevoir avant de l’apercevoir, l’assumer quotidiennement relevait d’un tout autre défi, qui comme nul autre renvoyait dos-à-dos la théorie et la pratique sur l’éternel débat de la condition féminine.

A qui d’autre qu’à une mère de famille la société dans son ensemble demandait-elle ce genre de sacrifice ? 


Finalement convaincu par mon argumentaire de femme, Marc avait bien fini par capituler en m’accordant tant bien que mal la conversation quotidienne dont j’avais tant besoin. Mais malgré tout, nos appels n’en demeuraient pas moins brefs et j’étais bien souvent la seule à les alimenter.

Et pour cela j’avais trouvé le meilleur et le seul moyen qui fonctionnait pour attirer et retenir son attention quelques minutes de plus : lui parler de Joséphine.

Je lui parlais de ses progrès et de son comportement, de tous ces petits détails aussi merveilleux pour nous qu’insignifiants aux autres, mais qui faisaient de cette enfant la nôtre. J’essayais de soigner le cadre des anecdotes, je voulais qu’elles soient les plus amusantes possible, j’en ajoutais parfois un peu, je l’avoue, mais seulement pour mieux garder vivants les souvenirs que nous avions de ces petits bonheurs de parents.

Tout ça adoucissait Marc à coup sûr et nous permettait de maintenir un lien suffisamment tangible. Pour le reste, je prenais sur moi. Qu’importe s’il me fallait attendre le weekend pour me sentir aimée par mon mari, et s’il n’était pas disposé à se montrer tendre, attendre le weekend suivant, ou celui d’après…

Seulement, ronger mon frein si souvent demeurait pour moi une source de souffrance, et seule à Nantes toute la semaine je devais me débrouiller pour accepter cette situation qui faisait enfler mes devoirs de mère et qui asphyxiait mes besoins de femme.

Et puis surtout, malgré tout ce que Marc pouvait penser, je ne disposais pas de tous le temps libre dont, lui, jouissait dans sa garçonnière de l’ouest parisien !

Lui n’avait pas à penser à satisfaire les besoins d’un enfant avant de songer à satisfaire les siens !

Et s’occuper seule de Joséphine était un véritable sport, surtout le matin, et encore plus pour moi qui émergeait lentement et avait besoin de temps pour me préparer. A contrecœur, je devais souvent la réveiller et lui faire comprendre au même instant que l’on ne pouvait pas sortir la pâte à modeler ou l’aquarelle en pastille à 7h20, sous peine de tomber dans les embouteillages nantais si nous ne partions pas à 7h35 tapantes.

Tout devait être minuté, en fonction des velléités d’indépendance de mademoiselle, qui voulait faire de plus en plus de choses toute seule, et puis surtout tout le temps.

Alors comme je voulais réveiller Joséphine le plus tard possible, pour la préserver de la fatigue (et me préserver du temps pour moi !) et que la nourrir et la préparer demandait quand même un certain temps, l’équation était assez vite résolue : c’était mon temps de préparation (pourtant ô combien précieux pour mon moral) qui en pâtissait.

Comme une écolière, je préparais mes vêtements du jour la veille au soir.

Je me maquillais dans la voiture, avec les commentaires de Joséphine qui voulait, elle aussi, jouer avec le pinceau rose Guerlain de maman, voire dans les toilettes du bureau, et il n’avait pas fallu longtemps à mes collègues pour me démasquer et comprendre que la « transformation » avait de plus en plus souvent lieu in situ.

J’en étais aussi réduite à déguster, souvent dans la voiture, en guise de premier repas de la journée, des biscuits petits déjeuners de LU (sans doute l’explication la plus évidente à la question que Marc me posait chaque vendredi au sujet de la propreté toute relative de la voiture, malgré mes efforts répétés pour la conserver propre).

J’arrivais donc au bureau à 7h00, ces mardis-là, et je pouvais alors m’octroyer quelques petits plaisirs. En premier lieu, celui d’arriver tôt et de montrer à ma responsable hiérarchique, que toute « mère-célibataire » que j’étais, je compensais dès que je le pouvais mes départs un peu trop « prématurés » du bureau (prématurés par rapport aux horaires de mes collègues qui n’avaient pas d’enfant ou ne les géraient pas seules !)

En deuxième lieu, je m’arrêtais à la boulangerie (toujours la même, car toutes n’étaient pas ouvertes dès 6h45) et m’offrait deux croissants : un que je mangeais dès mon arrivée au bureau accompagné d’un café, celui de la machine de l’entreprise, le premier de la journée, et l’autre à l’arrivée de mes premiers collègues, aux environs de 8h30.

Évidemment, j’en prenais pour elles aussi, des croissants. Ne plus avoir la responsabilité de ma fille le mardi matin n’était pas une raison pour se laisser complètement aller et ne penser qu’à moi !

Enfin, last but not least, arriver à 7h00 me permettait de prendre LA meilleure place de parking et me faisait gagner au moins 3 minutes le soir, en pôle position, au moment de débuter ma folle course du retour à la maison. Car province oblige, il fallait avoir libéré, sans faute, la nounou à 18h00. Je n’en avais pas trouvé une seule qui acceptait de garder ma fille plus tard, même contre un peu d’argent. Faire quelques heures au black ? même pas en rêve !

Mais aussi difficile que pouvait être sa pratique quotidienne, ce sport m’avait aussi permis de développer un lien fort avec ma fille.

De ceux qui font que la confier à des tiers le temps d’un weekend me paraissant, à mesure que l’année avançait, de plus en plus insurmontable, même si c’eut été pour passer ce weekend seule avec mon mari, et ce, malgré tout le manque que j’avais de lui.

Nous avions notre petit rythme, Joséphine et moi, nos petites habitudes. Nous nous douchions toutes les deux, en même temps, en se regardant amoureusement et apprenions ensemble les parties du corps. J’avais le sentiment qu’elle était plus facile durant la semaine, quand nous n’étions que toutes les deux, comme par solidarité avec sa petite maman, à qui papa manquait aussi.

Quand nous étions tous les trois réunis, le manque qu’elle avait de son père la rendait plus irritable, plus irascible. Elle aussi voulait pouvoir profiter de lui à fond, mais comme elle ne maîtrisait pas tout à fait le flot de ses sentiments, elle pouvait se révéler plus difficile à satisfaire, plus exigeante, avec nous deux. Et je me sentais mise à l’écart par ce petit amour délicieux qu’ils partageaient, ce lien bien à eux deux.

Contre toute attente, les soirs avec la petite étaient moins compliqués que les matins, si l’on acceptait de mettre de côté le poids que prenait la solitude qui m’assaillait dès le coucher de Joséphine, à 20h35.

Sauf situation exceptionnelle, ou baisse inopinée de mon moral de mère ou de femme, le quotidien roulait plutôt bien, et à l’issue de chacun de ces tunnels dont on apercevait malgré tout le bout chaque semaine, j’avais quand même le sentiment d’avoir accompli un petit quelque chose de vrai et de bon. Quelque chose qui, contre toute attente, me procurait malgré tout une certaine dose d’épanouissement.

Avant de me retrouver dans ma peau d’épouse esseulée et de mère isolée, je n’avais jamais imaginé être capable un jour de dormir seule sans Marc (c’était impensable dans les premiers mois de notre mariage !), pas plus que de m’occuper seule de Joséphine, moi qui avait trouvé les premiers mois si fatigants, alors qu’à cette époque nous étions encore deux pour gérer la petite et que Marc remplissait largement sa part du contrat, lui qui n’était pas tétanisé par mes angoisses de mère.

D’une certaine manière, être cette mère seule m’avait permis d’en devenir une vraie, une mère complète, confiante, et rassurée. Une mère, et une femme, pas encore comblée, mais un peu mieux réconciliée avec elle-même et son identité. 

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