Cécile

Words are dead

Mercredi 8 mars 2017, 7h12

« Words Are Dead », d’Agnes Obel nous berçait, Marc et moi, ce mercredi matin sur le chemin de la gare, alors que nous faisions route en silence vers le départ du Nantes-Paris de 6h49. Le temps pressait, me laissait à peine celui d’embrasser mon mari, à la volée, que je voyais partir chaque semaine, assise derrière le volant, comme une femme forte, comme une épouse qui assume son devoir sans faillir — cette femme que les circonstances m’obligeaient à être — avant d’aller au bureau, auquel j’arrivais avant tout le monde ces jours-là, libérée malgré moi de mon mari pour la semaine.

Et lui, empruntait chaque semaine le même dédale, de passerelles et de couloirs, pour rejoindre la voie 2 et s’installer dans un de ces petits coins bureau, avec la prise électrique qu’offraient encore les plus vieilles rames de la SNCF, là où il pouvait se retrouver seul, lui qui avait horreur des transports en commun.

Marc n’avait rien à composter, son billet était enregistré sur sa carte de fidélité, car depuis quelques mois il était très fidèle à la SNCF, d’une fidélité imposée, mais pour le moins entière. 

Il aurait dû partir la veille, comme d’habitude, après un petit jour de home office, mais ce mardi-là il s’était accordé le luxe — il NOUS avait accordé le luxe — d’un jour de plus à la maison, au prétexte facile d’un vilain rhume, et surtout d’une envie harassante de rester chez lui, auprès des siens.

Dans la voiture, le principal sujet de notre conversation était encore Joséphine, notre fille, qui dans mon esprit oscillait encore, et depuis un bon moment, entre 12 et 18 mois, alors qu’elle allait avoir deux ans en juin suivant.

Je m’efforçais, chemin faisant, de raconter à mon mari la journée que la petite avait passé la veille, chez Magalie, l’assistante maternelle qui s’occupait d’elle depuis notre installation à Nantes, 7 mois plus tôt.

Mais comme à son habitude il ne m’écoutait que d’une oreille distante (évidemment trop distante à mon goût), rangeant instinctivement cette journée dans le tiroir commun (évidemment, toujours trop petit à mon goût lui aussi) où il rangeait en vrac toutes les autres journées que ses contraintes professionnelles l’obligeaient à passer loin de Joséphine.

Marc était un père merveilleux pour notre fille, un père qui câline, qui choie, qui chatouille, qui chuchote, qui porte; mais tout ça, tout ce qu’il savait faire le mieux, faisait de lui un père totalement impuissant face à la distance, un père qui pensait ne plus pouvoir exister pour sa fille une fois la porte claquée.

Alors le mardi matin il préférait se débrancher complètement, et il devenait de plus en plus difficile de l’atteindre, jusqu’au vendredi suivant, même pour moi (parce qu’évidemment, il n’y avait pas que pour sa fille qu’il avait du mal à se concevoir un rôle ces mardis-là…)

Depuis quelques jours Joséphine jouait avec Monsieur Patate, pour lequel elle s’était prise d’une passion aussi soudaine que démesurée, comme à chaque fois qu’elle découvrait quelque chose de tout nouveau pour elle. Au moment où Magalie m’avait raconté ça, comment ma fille s’était approprié ce petit tubercule de plastique, la petite s’était ruée sur moi, le jouet à la main, en disant « gros nez-nez de moi ! », en référence à l’appendice nasal de cette patate en plastique qui semblait tant la fasciner.

Ce qui nous fascinait, Marc et moi, c’était plutôt ses progrès de langage et surtout tout ce qui se développait chez elle, depuis déjà quelques semaines, aux environs du possessif.

Joséphine savait dire papa et maman, et pas mal de choses encore, depuis un bon moment, mais ces dernier temps elle découvrait que toutes ces choses, elle pouvait se les approprier un peu mieux par les mots, y compris nous, ses propres parents, et surtout Marc, qui n’était pas aussi présent que je l’étais pour elle.

Sur moi, sa mère de tous les jours, son droit de propriété ne semblait faire aucun doute à ses yeux.

Au début, Marc avait simplement droit à un franc « Mon papa ! », qui précédait un câlin élancé entre ses genoux, dès qu’elle le voyait passer le pas de la porte le vendredi soir. Ensuite elle avait pris conscience que d’autres avaient aussi des papas, qui parfois venaient d’ailleurs chercher leurs enfants chez Magalie, et Marc était alors devenu pour elle « Mon papa de moi ! » lorsque nous croisions quelqu’un dans la rue et qu’elle le pointait du doigt en s’exclamant et en criant.

En observant ce genre de scène, de mon point de vue, comme en coulisse, avec notre enfant de tous les jours — que Marc ne pouvait pas observer par lui-même — ce qui me frappait c’était que Joséphine semblait à tout prix vouloir son père à elle parce que les autres en avaient un aussi, parce que tout le monde en avait un, et parce qu’il fallait avoir un père, pour faire comme tout le monde.

Ma fille aimait son père, ça ne faisait aucun doute, mais elle semblait aussi être attachée à la fonction de père que Marc remplissait pour elle et qui la rassurait.

En dressant ce constat approximatif je me fis la réflexion qu’il devait être terriblement difficile pour un enfant de se rendre compte, dès l’âge de deux ans de l’absence d’un père, de l’absence d’un duo, d’un couple éducateur, alors que j’avais le sentiment grandissant et quotidien que Marc et moi étions pour elle un réel appui, un facteur de sérénité, un acquis qui l’aidait à grandir.

Et il devait être tout aussi difficile pour un parent seul de remplacer cet alter ego avec lequel il était si bon de partager le bonheur de tout ce qu’un enfant devient patiemment capable d’accomplir.

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