Marc

Le deuxième enfant

(ou les biberons de la discorde…)

Comment sera le deuxième ?

C’est la question que tout parent d’un premier enfant se pose quand la venue d’un second se précise, qu’il ne soit encore qu’à l’état de projet, ou qu’il soit déjà conçu et bien au chaud dans l’attente du jour J.

Et généralement, la question se pose avec angoisse, comme ce fût le cas pour nous.

Joséphine, le premier enfant, avait été le bébé le plus simple à accueillir au monde :

  • Nuits bouclées à l’âge de six semaines
  • Biberons rapides et sans bavures
  • Courbe de poids et de taille au firmament
  • Pas de pleurs
  • Pas de cris

Nous n’avions jamais eu à goûter aux plaisirs des nuits agitées ni aux joies inoubliables de leurs lendemains, au bureau.

Que rêver de mieux ?

Alors cette question, ce fut avec une véritable anxiété que nous nous la posâmes.

Car, comme tout un chacun le sait (ou l’apprend…) l’arrivée de ce second est destinée à être un vrai bouleversement.

Cela semblait être une constante, un paramètre sur lequel nous ne pouvions pas avoir la moindre prise. Et j’avais pourtant été le premier à déclamer à qui voulait l’entendre des affirmations toutes plus péremptoires les unes que les autres, du style :

« Allez… ça n’arrive que chez les autres ! »

« Les autres ne savent pas y faire, c’est tout ! Si leur second est intenable, c’est parce qu’ils ne sont pas foutus de respecter son rythme de sommeil »

« Et si le leur, à ceux-là, se réveille la nuit depuis un an, c’est qu’ils ont été assez bêtes pour le prendre dans leur lit dès le premier jour… « 

Et pour ne rien arranger, tous les couples d’amis, de jeunes parents que nous avions semblaient s’acharner à ne nous fournir que l’exemple d’un deuxième qui ne pouvait être que pire que le premier. Les nuits allaient plus mal, les biberons étaient plus compliqués, l’enfant était plus compliqué. Plus difficile à gérer, à calmer, à coucher, et puis il fallait gérer les crises de jalousies du premier, tout en accordant assez de temps au second pour qu’il se fasse une place bien à lui.

Bref, le débarquement du second donnait à tout un chacun sa drôle de guerre à raconter.

Alors finalement, pour me faire une opinion face à toutes ces promesses de chamboulement et me préparer à l’accueil serein de Mahault, je décidai de ne me fier qu’à moi-même, de rester seul, confortablement installé avec mes convictions.

Après-tout, nous pouvions nous reposer sur le franc succès de Joséphine, bébé adorable, parfaitement bien réussi par ses admirables modèles de parents que nous faisions, Cécile et moi.

Ainsi, il ne faisait réellement aucun doute que Mahault était vouée à être tout aussi réussie que sa grande sœur, passée par un moule identique.

Et il n’y avait aucune de raison que ça échoue.

Jusqu’à ce que …

Mahault arrive.

Et refuse de se faire refourguer le vieux moule usagé de sa grande sœur.

Et ce fut pour moi l’occasion de tenter d’établir un constat différent, un constat qui me donna envie de démouler cette foutu question fatidique, que nous nous étions posée, comme tout le monde, et d’essayer de lui formuler un corolaire :

Et si, en réalité, il ne s’agissait pas tant de savoir comment allait être le deuxième enfant, mais bien plutôt comment nous serions, nous, ses parents, lors de son arrivée ?


Tout commença par les rouages bien graissés de l’industrie agroalimentaire, qui grippèrent rapidement nos rouages à nous (à moi… je le reconnais Cécile) un peu moins bien graissés. Les fameux biberons de la discorde.

Comme Cécile avait choisi de ne pas allaiter pour Mahault (question de moule…) la maternité, nous avait fourni les fameux petits biberons uni dose, jetables, qui étaient si pratiques pour ne pas foirer les premières tétées et s’épargner les galères interminables des mères qui choisissaient d’allaiter et n’y parvenaient pas. Il s’agissait de biberons de marque allemande, des Nuk, à tétine ergonomique. Nous en avions eu d’autres pour Joséphine, des Dodie, à tête plus plate.

La sage-femme nous avait expliqué que les industriels candidataient pour des marchés de six mois, durant lesquels ils avaient le privilège de pouvoir refourguer à une génération entière d’enfants leur marchandise plutôt que celle d’un concurrent. Et six mois plus tard, un concurrent prenait la place.

Seulement, à la maison, nous avions encore les biberons Dodie de Joséphine (made in France), prêts à reprendre du service, et j’avais insisté − très sûr de moi − pour ne pas tout flanquer à la poubelle et tout racheter pour la petite Mahault.

Elle allait donc devoir entrer dans le rang et téter du Dodie.

Sauf que…

Elle était devenue accro à Nuk. Elle refusait catégoriquement la moindre tentative d’introduction de quoi que ce soit de « made in France » dans sa petite bouche si délicate. Cécile l’avait pourtant anticipé (ça de plus à concéder à la fameuse intuition féminine…), et m’avait demandé, la veille de sa sortie de la maternité, de céder à l’industrie allemande et d’acheter au moins un biberon Nuk, juste au cas où.

Mais je m’étais arc-bouté, j’avais insisté pour que l’on se tienne au plan prévu− que j’avais prévu− et qui n’avait évidemment pas fonctionné. Il avait fallu que j’attende 22h30 et que plus une pharmacie ne soit ouverte pour que je daigne reconnaître mon erreur.

Finalement nous retrouvâmes un de ces petits biberons miracle, le lavâmes (même s’il avait été conçu jetable…) et tout rentra dans l’ordre.

Sauf que toutes ces histoires de tétines m’avaient flanqué en bouche un petit goût d’échec.

C’était moi qui avais changé entre Joséphine et Mahault, moi et les efforts que j’étais prêt à consentir, et à demander à mon enfant. Ma fille n’avait rien à voir avec le cafouillage de ses biberons. C’est moi qui m’étais trompé.

Je m’étais bien planté en ne faisant qu’envisager l’arrivée du deuxième au regard de facteurs extérieurs, comme une chose sur laquelle je n’avais aucune prise, alors qu’au contraire, tout ce que j’avais à faire était de travailler sur moi pour me préparer au mieux à accueillir ma fille.

Quand nous attendions notre premier enfant, j’avais encore l’esprit ouvert, j’étais prêt à faire ce qu’il y avait à faire, à trouver les bonnes solutions et m’adapter aux besoins de l’enfant.

Mais dans l’attente du second, j’étais contraint de reconnaître que je m’étais totalement refermé sur mes certitudes.

En réalité, j’avais adopté une posture presque défensive à l’égard de Mahault, et j’arrivais à la conclusion que si ma fille avait quelque chose à voir avec les péripéties de son accueil, c’était peut-être simplement du fait de la fatigue supplémentaire qu’elle nous faisait endurer et de la perte d’endurance que nous avait fait subir sa grande sœur avant elle.

Mais si elles étaient responsables de cette fatigue, aucune d’elles deux n’avait choisi de l’être.

C’était seulement moi qui avait vieilli.

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