Marc

Naître et grandir

Mahault est née ; Joséphine a grandi.
Joséphine a grandi ; Mahault est née.

Je ne sais pas laquelle de ces deux phrases est la plus juste, mais quel que soit l’ordre donné à ces deux propositions, la seule chose qui semble réellement à sa place est ce point-virgule, par l’effet duquel les causes et les effets de mes filles sur ma vie semblent se répondre à l’infini.

Je suis père pour la seconde fois, depuis un peu moins de 36 heures.

Père d’une seconde fille. Et je n’avais pas vu Joséphine, la première, depuis lors, jusqu’à ce qu’elle pénètre ce matin, d’un pas menu mais décidé, chambre 334, pour faire enfin la rencontre de sa sœur.

Jusqu’alors, Mahault n’avait rien été de plus pour elle que le ventre arrondi de sa mère et que l’idée diffuse d’un être, pas vraiment là, mais pas vraiment ailleurs, qui peinait à se manifester tangiblement dans l’espace et dans le temps d’une petite fille de trois ans.

D’autant que ces deux dimensions-là lui jouaient encore de vilains tours, à elle qui réclamait souvent un « petit-déjeuner » au lever de la sieste et acceptait parfois difficilement la triste révélation que la journée finissait bel et bien, et ne recommençait pas, à 16h30.

Cela me fit de la peine pour Cécile, mon épouse, mais ce jour-là, à la maternité, ce fut dans mes bras que Joséphine trouva d’abord refuge, pour parer à cette intrusion soudaine de sa petite sœur dans la réalité de notre vie familiale.

Elle avait dû percevoir que tout cet endroit, tous ces gens, infirmières, sages-femmes ; tous ces appareils, sondes et moniteurs en tous genres qui peuplaient des couloirs aux murs tapissés de fresques enfantines étaient entièrement dédiés à la prise en charge de sa mère, et que par voie de conséquence celle-ci devait avoir un peu plus de responsabilité que moi dans tout ce qui se passait.

Et ce camp aussitôt choisi par ma fille, cet attachement évident qu’elle manifesta à mon égard comme un simple réflexe, fut aussitôt pour moi l’occasion d’un délicieux orgueil autant que celle d’un choc, aussi soudain qu’inattendu, alors que j’observais son visage essayer de se cacher dans les replis de ma chemise froissée par ces deux jours de pouponnages intensifs.

Joséphine avait terriblement grandi, depuis ces 36 heures fatidiques.

C’était épouvantable, elle n’était plus la même. C’était d’une effrayante évidence, sous les néons blancs de la maternité. Cette sensation me terrassa littéralement, comme celle d’avoir perdu ma route sans m’en être aperçu, et d’avoir oublié, chemin faisant, jusqu’au contexte même de ma présence ici.

Je venais de passer près de deux jours auprès d’un nourrisson, à réapprendre à faire avec la petitesse de son corps, à recalibrer la force de chacun de mes gestes pour lui dispenser les soins qu’il demandait.

Et je n’avais pas tenu de nourrisson depuis longtemps, depuis Joséphine en réalité, si bien que je venais tout juste de redécouvrir, comme un ignorant, l’infinie fragilité de la vie balbutiante, la faiblesse de sa texture, de ce tout petit corps encore mal incarné, de ces petites cuisses ridées qui ne demandaient qu’à engraisser pour trouver la forme d’un beau bébé joufflu ; d’un bébé qui, en réalité, ressemblait dans ma tête à sa grande sœur.

En sentant à nouveau le poids de Joséphine sur mon corps de père fatigué, je redécouvrais soudainement le sien, mais tel qu’il était réellement.

Pris d’effarement, j’observai le visage de ma première fille, si ferme et arrondi en comparaison, comme s’il avait été celui d’une toute autre enfant que la mienne, d’une enfant que je n’aurais pas vu grandir, d’une nièce que je n’aurais pas vue depuis des mois ou des années. Alors que, précisément, pendant ces trois années — qui ne formèrent soudain plus qu’un court instant — ma Joséphine adorée avait été pour moi le seul et unique visage de l’enfance.

Le seul et unique visage de ma chair, de l’innocence retrouvée de ma chair, de sa faiblesse originelle, de cet affect gratuit et sans tâche que seule la venue au monde parvient à reproduire, et qui s’évanouit lentement au cours de ce processus plus ou moins court, plus ou moins long, que l’on nomme l’enfance.

Joséphine avait été mon bébé.

Et d’un seul coup, cette innocence ultime, cette faiblesse si attendrissante, capable de tirer du plus profond d’un homme ce qu’il a de meilleur en lui — et dont Joséphine avait été la seule dépositaire — s’était multipliée, reproduite, à nouveau.

Plus pure encore, plus faible encore, et j’avais perdu un bébé en devenant le père d’un autre.

Ce que j’avais perdu par la même occasion, c’était surtout ce qu’il me restait des quelques illusions qui m’avaient aidé à accomplir ma tâche au quotidien, en m’épargnant le difficile devoir de m’en détacher.

En voyant se matérialiser si douloureusement cette sensation retrouvée de ma grande fille adorée, et qui m’avait échappé de la sorte, c’était en réalité la vraie teneur de mon rôle de père que je palpais à nouveau, en même temps que les joues arrondies de Joséphine, sur lesquelles s’attardaient mes doigts malhabiles, si vite déshabitués de son corps.

La lourdeur de son crâne blond, la fermeté de sa peau, celle de ses bras ou de ses cuisses, c’était celle du temps passé, celui qui s’était écoulé, entre elle et moi, entre Cécile et moi, et qui allait s’étirer, aussi implacable, aussi cruel, entre Mahault et cet homme fatigué qui l’accueillait au monde.


Combien de temps encore aurais-je pu aimer ma Joséphine comme un gros bébé innocent ? Étais-ce vraiment mieux ainsi ? Pour elle? Pour moi?

Au-delà de ces questions purement rhétoriques, au sujet desquelles je n’avais aucune envie d’aller plus loin que leur simple formulation, cette sorte de clairvoyance retrouvée, que Mahault semblait m’avoir apportée du seul fait de sa naissance, me poussait comme à l’écart de mes habitudes et de mes conforts de pensée, me forçait à prendre de la hauteur sur moi-même.

Sans nécessairement m’en être rendu compte jusqu’à maintenant — ce qui évidemment n’arrangeait rien à mon malaise — je m’apercevais à l’instant seulement, assis au pied du lit de Cécile, que j’avais été le plus heureux des hommes en étant un père qui porte, qui embrasse, qui joue, qui câline, réconforte, nourrit, berce et endort, et que je n’étais pas encore prêt à être quelqu’un d’autre pour mes filles.

Si mes bébés étaient destinés à ne plus en être, un beau jour, qu’allaient-ils bien pouvoir devenir? Et surtout que serais-je destiné à devenir, moi ? Pour eux, et pour moi-même ?

Je me retrouvai dès lors piégé dans une sorte de sensation d’inconfort, une sensation désagréable qui me distanciait maintenant, petit à petit, de mes deux filles et me poussait à regarder en face le visage de cette sorte de sacerdoce ingrat qui caractérise le lien de parenté. Ce lien voué à se distendre, à s’affiner, se nouer et se dénouer tout au long d’un parcours dont le tracé, me semblait-il alors, ne pouvait que s’élargir, aussi imperceptiblement que ces trois années qui venaient de s’écouler entre Joséphine et moi.

Du lien nourricier au lien de parenté. Du peau-à-peau à la vaine attente d’un texto.

Voilà ce qui m’attendait. Ne plus effleurer leurs mains que pour leur tendre un billet de vingt. Un câlin du bout des joues pour un sac à main, un petit « Papa Chéri » pour des vacances entre copines.

Ce n’était pas tellement la nouveauté de ces réflexions qui me frappait. Évidemment, comme tout un chacun, par mimétisme ou par opposition, Cécile et moi avions réfléchi à la construction de notre projet parental. Nous savions que le rôle que nous désirions tenir pour nos enfants devait être celui d’un guide bienveillant, d’un tuteur, qui avait vocation à être retiré, plutôt que celui d’un manque de quelque chose, que trop de parents essaient de combler en donnant la vie, sans toujours être réellement disposés à en consentir le don total et gratuit.

Ce qui me frappait c’était à quel point il m’avait été difficile de m’en tenir à ça. Malgré toutes les certitudes et les préparations.

Pourtant nous devions apprendre — et surtout nous y préparer, encore, et dès aujourd’hui, si nous voulions que tout se passe au mieux — à vivre sans elles, et pire encore, à nous assurer qu’elles soient capables de se passer de nous.

Et ce, alors même que tout ce que nous faisions ne parvenait bien souvent à trouver de justification que dans la satisfaction de leurs besoins et de leurs envies, et alors que même les nôtres, à commencer par notre envie d’écriture, ne trouvaient d’utilité que dans l’idée de construire quelque chose à leur transmettre, l’envie de leur laisser une trace, la raison d’être de ce blog.

L’ équation semblait impossible à résoudre.

Et en définitive, tout ce que nous parvînmes à faire, Cécile et moi, fut de décider de tenter une approximation, en transformant ces brefs instants, ces brèves sensations de tendresse parentales en la simple preuve écrite de quelque chose. La preuve d’un amour, à valoir pour l’avenir. Autant pour elles que pour nous.

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