Cécile

Post Partum

De la qualité de femme à la fonction de mère

De tous les égards à toutes les exigences

Quand j’étais enceinte, on me tenait la porte.

Quand j’étais enceinte, j’avais une place prioritaire dans les transports en commun, on me laissait passer à la caisse, on portait mes sacs, on me massais, on me portais le petit-déjeuner au lit, on surveillait de près mes constantes, on analysait mon sang, mon poids, ma tension ; on s’intéressait au taux de sucre et de protéine dans mes urines.

Bref, on faisait attention à moi. J’avais le droit à tous les égards.

Quand j’étais enceinte, le monde, la société dans son ensemble semblaient glorifier l’image de ma féminité, la porter dans sa plus haute estime, la respecter encore un peu plus que d’habitude. Si ma seule féminité me rendait belle, ma féminité féconde me rendait plus belle encore aux yeux du monde, qui semblait tenir mon état de femme enceinte pour un parangon de beauté et d’accomplissement. En fait, pour l’aboutissement-même de ma condition de femme.

Être enceinte me plaçait au beau milieu de cet état de grâce que la fécondité procure aux femmes lorsqu’elles portent un enfant.

Mais si être enceinte était l’aboutissement de ma condition de femme, aux yeux du monde, c’était aussi, d’une certaine manière, de l’aboutissement de la condition de l’Homme, de la condition de l’espèce dont il s’agissait. Hé oui… il ne s’agissait pas que de moi.

C’était en réalité la société dans son ensemble qui s’intéressait à ma fécondité, et en s’intéressant à la vie que j’étais capable de donner, elle s’intéressait à sa propre fécondité, à sa propre capacité à survivre, à poursuive paisiblement sa route. En fait, comme chaque femme je portais sans vraiment le savoir un peu du fardeau de la subsistance de ma race, de mon peuple.

Et une fois cette survivance, cette renaissance accomplie, je n’avais plus qu’à redevenir ce que j’avais été avant. Simplement une femme.

Seulement, en réalité je ne pouvais même pas redevenir la simple femme que j’avais été. Car j’étais devenue une mère.

Et parce que, devenue mère, je n’avais plus vraiment besoin d’être femme. Plus besoin d’être belle, je n’étais plus belle tout-court, d’ailleurs. On n’attendait plus de moi que je le sois. Je pouvais me laisser aller, me négliger, tout le monde s’en foutait désormais.

On ne me tenait plus la porte, je n’avais plus de place réservée dans les transports ; finis les petits déjeuners au lit, et on ne m’autorisait à monter dans un bus avec ma poussette que si j’étais la seule femme ayant accompli sa condition de mère à se présenter devant la porte (la RATP limite encore à l’heure de la rédaction de cet article à une seule poussette l’accès à la plupart de ses bus. A deux dans certains cas…).

Devenue mère, la société ne prenait plus mon pouls, ni ma tension, ni ne s’intéressait encore à ce qu’il y avait dans mon sang ou mes urines.

Pourquoi?

Parce que la société s’intéressait maintenant à mon enfant plutôt qu’à moi.

Parce que la société, dès le départ, ne s’était intéressée qu’à ce qu’il y avait dans mon utérus, plutôt qu’à moi. Et moi qui avait pensé bêtement qu’elle n’avait fait tout ça que pour mes beaux yeux…

Ce qui déterminait ma sortie de la maternité c’était pourtant bien la prise de poids de mon bébé. Ce n’était pas le retour de mon bien-être à moi, ce n’était pas la rééducation de mon périnée, ce n’étais pas non plus la cicatrisation de mon épisiotomie, ni le rétablissement de ma vessie claquée, ni même la simple amélioration de mon moral.

Le poids que la balance affichait sous mes pieds à moi… tout le monde s’en foutait maintenant, alors que quelques semaines plus tôt, le moindre kilo pris était scrupuleusement consigné dans mon dossier.

Cette vie donnée au monde primait sur tout le reste, y compris sur moi.

Je venais de passer d’un monde d’égards et de reconnaissances, que m’avaient voué la société seulement pour mieux me remercier et me préparer, à un univers d’exigences et de devoirs qui m’attendait dorénavant dans mon quotidien de mère.

Et j’avais parfois l’impression que la société jouait avec moi et mes enfants un genre de :

« donner c’est donner ; reprendre c’est voler »

Qu’après m’avoir célébrée, la société tenait à s’assurer que le retour sur son investissement serait à la hauteur de ses attentes.

Alors, c’est vrai, on m’accordait pourtant bien quelques droits à l’égard de mes enfants, mais qui n’étaient en réalité le plus souvent que des devoirs, à leur égard à eux et à l’égard d’elle-même, la société. Elle s’assurait d’ailleurs d’être capable de pourvoir à ma place à tous les besoins de mes enfants. Il existait tout ce qu’il fallait d’institutions et de lois, pour protéger mon enfant de moi, pour l’en écarter. Si je n’avais pas la force, ou si j’étais défaillante il existait toute une galaxie de la protection de l’enfance pour me remplacer au pied levé.

Mais moi, la société prévoyait quoi pour que ma vie à moi puisse reprendre son cours ?

Évidemment, j’étais une femme et une épouse, avant d’être une mère et une citoyenne. Alors, la société et ce qu’elle pensait de moi, je m’en foutais autant qu’elle se foutait des mères qui avaient enfanté, la plupart des jours. Mais cette réalité sociale refaisait surface à certains des moments les plus ingrats de la vie de maman.

Comme ces fois où je passais des journées entières à essayer de calmer Mahault et où il suffisait à Marc de 5 minutes pour l’endormir, une fois rentré du bureau, comme si elle avait passé la journée à attendre le retour de son père.

Ou comme ces fois où Marc se glissait avec une facilité déconcertante dans les rangs de cette société qui attendait de moi que je m’acquitte de mes devoirs, lui qui avait pourtant su être si attentionné durant toute la grossesse.

Ces jours où Marc rentrait du travail et me demandait de lui laisser 15 minutes pour décompresser avant de s’occuper des enfants, que je portais seule à bout de bras depuis le lever du jour.

Ces jours où je n’avais pas eu le temps de manger, ni de prendre ma douche mais où j’aurais du pouvoir trouver celui de ranger la maison, de passer l’aspirateur et de repasser ses chemises !

Après-tout, la société me payait bien un congé « maternité » pour m’occuper de tout ça !

Il y avait aussi ces jours qui s’enchaînaient de travers parce que j’avais osé prendre le temps de me laver les cheveux, et que de chaussures à mettre, en bouche à nettoyer, tout semblait voué à m’échapper.

Et puis il y avait aussi ces jours où j’avais envie d’être un peu seule

Après de longs mois passés avec quelqu’un dans mon corps et tout un tas de gens à lui tourner autours, sans qu’aucun ne se soit vraiment demandé une seule fois si moi, sa vraie propriétaire — à défaut d’être sa seule utilisatrice — je me sentais bien dedans.

Et malgré tout ça, la société m’enjoignait de « profiter »! De m’épanouir la-dedans! Le web regorgeait de profils et d’avatars tout-faits de mères super à l’aise dans leurs basckets, qui essayaient de me faire croire que ma place était éminemment enviable.


Alors, c’est vrai qu’on reconnaissait bien aux femmes le droit d’avoir un petit coup de mou, de temps en temps, et on avait même estampillé cette tolérance avec un petit peu de latin, pour la rendre plus abstraite, un peu plus médicale. On parlait ainsi du fameux « Post Partum ».

Pauvre petites femme faibles que nous étions, nous avions bien droit à notre petit coup de déprime, nous aussi, reconnu par le corps médical, et tout et tout…

Tout ça, toute cette façon d’en parler, de le présenter, sur le même plan que la péridurale, la constipation ou les comprimés d’acide foliques, contribuait à sous-entendre qu’il ne s’agissait que d’un petit truc à nous, un paramètre propre à chaque femme, et que l’on traitait comme un simple mot de l’accouchement.

Et puis quoi encore !?

Ce Post Partum à la con c’était tout ce que la société avait trouvé pour qualifier maladroitement tout ce qu’elle faisait peser sur les épaules des mères, tout ce qu’elle avait trouvé pour reporter la faute sur le malade, transformer un effet dont elle n’assumait pas la cause, en un vulgaire symptôme de la maternité.

La vérité c’était que la société nous en demandait beaucoup et nous accordait peu. Peu de temps pour nous occuper de nos enfants, peu d’alternatives pour nous construire avec sérénité, pour équilibrer nos envies de femmes et nos devoirs de mère. Peu de reconnaissance. Peu de moyens pour gérer notre propre culpabilité. Bien peu de compensation pour assurer aux Hommes leurs subsistance.

Et vous voulez savoir ce qu’il y avait de pire avec ce Post Partum?

C’est qu’on se faisait avoir de bout en bout avec cette histoire.

Parce que tout ça, finalement, nos déprimes et nos coups de blues, n’étaient dus qu’à la valse incontrôlable de nos hormones. Hé… oui… encore elles. Ces foutues hormones dont le monde se servait si bien depuis des siècles pour réduire les femmes à l’état de petites créatures irrationnelles, victimes de la faiblesse de leur sexe.

Il était facile et bien pratique le coup des hormones !

  • Se rendre compte que l’on était seule, responsable du destin d’un enfant ? Un coup des hormones…
  • Souffrir de se voir si vite reléguée à une fonction sociale de nourricière? Un coup des hormones…
  • Voir son corps conserver les stigmates indélébiles de la maternité? Les hormones !
  • Si peu de femmes dans les conseils d’administrations? Probablement qu’elle avaient trop d’hormones pour diriger autre chose qu’une cuisine…
  • Si peu de femmes politiques qui semblaient être des mères de famille épanouies? Pitié, ne me parlez pas de Ségolène Royale, ni de ses colères saines ! S’il y en avait une qui était tombée à pieds joints dans le piège de ses hormones c’était bien elle!
  • Voir quelqu’un prendre votre place au bureau parce que vous êtes restée en congé, jusqu’au bout, avec votre enfant, justement pour avoir le temps de digérer tout ça? H.O.R.M.O.N.E.S !

Moi, j’avais plutôt envie de leur dire : « Foutaises ! » à tous ces prescripteurs d’hormones.

Leur dire de commencer par nous prescrire un peu de reconnaissance, et de prescrire à nos conjoints les mêmes responsabilités que nous en matière d’accueil de nos enfants.

Pourquoi au 21e siècle, celui de toutes les tolérances et de toutes les ouvertures, continuait-on à sexuer ce foutu congé « Maternité » ?!

Société de production contre société de reproduction

N’étais-ce pas une façon de reconnaître implicitement que l’homme était, encore aujourd’hui, bien plus utile que la femme à la sphère productive de la société ?

Pour mieux nous cantonner, nous, à sa seule composante reproductive…

Que l’on me donne une autre explication (qui tienne la route).

Catégories :Cécile

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2 réponses »

  1. Ah ce post partum… que de mauvais souvenirs… je me retrouve dans ce que tu dis, voir pire… je crois que ce fichu post partum a été à l’origine du fossé entre mon ex-conjoint et moi qui ne s’est jamais refermé.
    Bon courage, prends du temps pour toi même si c’est une heure par semaine, par mois, pense à toi, fais-toi plaisir 🙂

    J'aime

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