Marc

Retour à la terre

Ou ce qu’une après-midi à la ferme avec un enfant de deux ans apprend sur la nature humaine

Un de ces samedis de début de printemps, nous décidâmes de nous rendre à « La Chasseloire » une de ces fermes bio ouvertes au public, qui fleurissaient depuis quelques années déjà en périphérie de Nantes.

La Chasseloire, à Saint-Herblin

Nous avions essayé d’y aller la semaine précédente pour découvrir — le nez devant la barrière close — que la ferme n’était pas ouverte ce jour-là, qui était un dimanche.

En bons parisiens — pas tout à fait repentis — que nous étions encore, nous n’avions pas pris la peine de vérifier si le travail dominical était aussi un sujet dans une ferme du bocage nantais (#WTF?!), alors qu’à Paris, tout ce dont nous avions besoin, nous pouvions nous le procurer le dimanche.

En quelques minutes de voiture nous étions à la Défense, aux « Quatre-temps », le plus grand centre commercial d’Europe, un véritable temple dédié à toutes les formes possibles et imaginables de la consommation, ouvert 7 jours sur 7.

les-quatre-temps.jpg

Et ceci n’est que la face cachée de l’iceberg…

Le principe de Chasseloire était que l’on pouvait attraper un joli petit panier en osier tressé et jouer en famille à la petite maison dans la prairie, cueillir soi-même les fruits et légumes que nous offrait la saison. A la mi-mai il y avait des fraises.

Nous nous attribuâmes donc une rangée encore vierge, où nous étions les seuils cueilleurs, et nous y engouffrâmes, sans d’ailleurs n’avoir aucune envie particulière de fraise, mais seulement avec l’instinct réveillé par la perspective de cette nouvelle forme de consommation, par ce retour aux sources qui avait l’air pour nous si provincial et qui correspondait exactement à ce que nous recherchions en quittant la capitale.

Nous en étions là, nous aussi, arrivés à cette envie si contemporaine d’en revenir aux bases.

On essayait de donner à notre retour en province un goût de retour à la terre, sans que cela ne soit d’ailleurs pour nous tout à fait conscient. Peut-être une sorte d’instinct primitif…

Au demeurant, la cueillette était une activité idéale pour notre Joséphine qui avait alors un peu moins de 2 ans. Elle commençait à bien marcher toute seule et une de ses occupations favorites était de scruter le sol à la recherche de « Youyous » (cailloux) et de tout autre chose à ramasser et à fourrer dans son « Ateur ! » (tracteur), qui était en fait une petite remorque rouge, munie de quatre roues et d’une poignée qu’elle traînait derrière elle à la façon d’un panier roulant de supermarché, qui se remplissait de tout ce qui se trouvait à portée de sa main.

Joséphine avait grandi, et elle n’avait maintenant plus besoin de nous pour se déplacer. C’était un monde entier d’appropriation qui s’était ouvert à ses petits doigts encore si joliment potelés.

Et nous avions en fait tendance à oublier, voire même, à ne jamais avoir songé un seul instant, qu’elle vivait sa vie de petite fille au ras du sol, et que ce qui tapissait nos rues et nos trottoirs n’avaient pas encore été étiquetés, dans son petit univers, comme des déchets qui étaient devenus invisibles à nos yeux d’adultes.

Tous les débris de notre saleté habituelle et quotidienne, constituaient encore pour elle une foule d’objets nouveaux et attirants, qui plus était, tout un tas de choses qu’elle ne voyait pas chez nous. Alors elle n’en loupait pas une, mégots de cigarettes, tessons de bouteilles de bières, morceaux de plastiques en tous genres, feuilles mortes, tâches d’huile et tout autres copeaux et miettes laissés par l’étendue de nos consommations.

On eût dit une pie attirée par tout ce qui brillait.

Quant à moi, j’étais littéralement fasciné par l’observation de cet esprit de collection, d’accumulation qui semblait se développer si tôt chez les tout-petits.

Cécile me disait que c’était normal, à cet âge. Normal, d’accord, mais quand même si surprenant. Et, face à l’observation de ce genre de comportements Joséphine devenait pour moi une source permanente de découverte et de questionnements, un petit laboratoire humain dans lequel on pouvait observer tant de choses se passer, et des choses capitales.

En donnant la vie, nous avions en fait amorcé cette réaction en chaîne qui apportait chaque jour son lot d’apprentissage, pour nous trois.

On ne développait pas de mémoire avant 3 ou 4 ans disait-on, et dans ces moment-là, l’évolution innocente de Joséphine était une fenêtre sur ces années qui restaient enfouies ou refoulées en chacun de nous.

De ces premières années, nous ne gardions tout au plus que des réflexes, des automatismes, des comportements, mais leurs fondements nous demeuraient totalement étrangers, perdus dans le trou noir que constituait ces premières années de la vie.

Voir mon enfant évoluer était donc l’occasion d’essayer de fouiller dans ces vestiges d’humanité, au fond de cet état d’avant la conscience dans lequel s’exprimait encore librement tout ce que l’espèce humaine était capable de reproduire par l’inné, avant que celui-ci ne soit étouffé par la primauté qu’une société complexe est tenue de concéder à l’acquis.

Et ce que je vis ce samedi-là me rassura, et me réconcilia, en quelques sortes, avec ma propre nature humaine.

En regardant ma Joséphine si heureuse, faire ces petits gestes si humains, pincer un fruit du bout de ses petits doigts et l’attirer vers sa besace, j’arrivais à la constatation que cet esprit d’accumulation, cette peur du manque, ces désirs d’abondance et de consommation sans limite étaient des choses profondément ancrées en l’Homme. Personne ne lui avait encore appris à s’émerveiller devant un caillou, un morceau de bois ou un bouchon de bouteille, et encore moins à se les approprier.

Ma petite Joséphine était donc la preuve que ces traits que nous tenions pour si caractéristiques du comportement de l’homme moderne, que ces traits que nous voulions le plus souvent combattre, tenaient en réalité peut-être plus de l’inné que de l’acquis.

Ma fille me permettait de songer que l’Homme n’avait peut-être pas dérivé vers cette recherche de plaisir à tout prix, qu’il n’avait pas changé de cap, en cours de route, mais qu’il était bien né pour ça.

On était en fait bien plus proches qu’on ne le pensait de nos ancêtres des cavernes, c’était simplement le monde, la société et le progrès technique qui nous poussait chaque jour un peu plus vite sur cette pente vers laquelle nous inclinions en fait naturellement.

Ce qui n’enlevait pourtant rien au fait que la société d’aujourd’hui était probablement plus propice que jamais à nous faire pencher vers cet inné, que nous avions mis tant de siècles à dominer.

Si Cro-Magnon avait pu mettre la main sur un IPhone il l’aurait cueilli sans hésiter et aurait percé les mystères de ses moindres fonctionnalités aussi rapidement que celles d’un silex.


Mais non content de me sentir réconcilié avec ma nature humaine, cette petite partie de cueillette provinciale fut aussi l’occasion pour moi de prendre conscience de ce que le mot éducation voulait réellement dire, du poids qu’il faisait peser sur mes épaules, et évidemment de ce qu’il avait pu dire pour mes propres parents. Car je n’avais pas été un enfant facile, un adolescent non plus et je n’étais pas encore aujourd’hui un fils idéal.

Il allait falloir que j’apprenne, à mon tour, à ce petit chasseur-cueilleur qui fourrageait à la surface du sol à consommer sans se noyer, à être curieuse sans être futile, à aimer sans souffrir et sans faire souffrir ; lui apprendre la déception, le courage, les illusions, les frustrations, la beauté, parfois si difficile à trouver.

Lui apprendre à dominer sa petite nature humaine à elle, et à la développer pour en faire quelque chose de vivable, de sociable, et d’épanoui.

Tout un programme.

Le travail d’une vie de parent.

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